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Publié le 27-04-2012 / Dernière édition le 27-04-2012
 
Le Nord laissera-t-il vivre le Sud ?
Marc Dufumier est agronome. Dans son dernier ouvrage, il témoigne des dysfonctionnements profonds de l'agriculture moderne.
Cet article est publié dans le cadre d'un partenariat avec Citazine 


Marc Dufumier est agronome. Depuis plus de 40 ans, il observe les agricultures du monde entier. Associé au développement des pays du Sud, professeur à l’AgroParisTech, il a voulu écrire ce livre pour témoigner des dysfonctionnements profonds de l’agriculture moderne. Celle qui conduit à la malbouffe au Nord, à la famine au Sud. Et aussi, cette pollution qui s’infiltre dans les sols et les corps. Pour lui, seule l’agriculture biologique pourra nourrir les milliards d’êtres humains. Une agriculture biologique, mais aussi moderne, créatrice d’emplois et rémunératrice. Et surtout qui pourrait faire vivre les agriculteurs du Sud, aujourd’hui étouffés par le Nord. Démonstration.


Pourquoi avoir voulu écrire ce livre ? 

Je voulais d’abord montrer que beaucoup de malheurs dans les pays du Sud proviennent du fait que l’Europe et la France exportent à vils prix des surproduits, des produits tout-venant, et que cela ruine les paysanneries du tiers-monde. Certains étant condamnés à ne pas pouvoir épargner, investir et progresser. D’autres à aller dans les bidonvilles sans pour autant trouver d’emplois rémunérateurs. Le premier constat que je veux mettre en avant dans ce livre, c’est que s’il y a de la faim et de la misère dans les pays du Sud, c’est un problème de pauvreté. Et c’est d’abord la pauvreté d’une paysannerie qui ne parvient pas à être compétitive sur le marché international avec les surproduits de la France, de l’Europe des Etats-Unis, des latifundiaires argentins, brésiliens, australiens, néo-zélandais…

Vous dites qu’il est désormais important de promouvoir l’agriculture paysanne. 

Absolument. Dans les pays du Sud, j’ai vu que les agricultures qui permettent de produire davantage à l’hectare et qui permettent de créer de l’emploi, c’est-à-dire qui n’évincent pas les paysanneries pour les renvoyer dans les bidonvilles, ces agricultures paysannes, dans le sens d’agricultures familiales (travail pour le mieux être de la famille), ne sont malheureusement pas capables d’épargner et donc d’investir. Ce qui vient de la concurrence de nos surproduits qu’on exporte à vils prix, alors qu'eux travaillent encore à la main. Et quand cette agriculture paysanne a les moyens d’investir, elle n’investit pas dans des machines ou des désherbants pour remplacer la main-d’œuvre familiale, mais pour produire davantage. 
Il existe, dans les pays en développement, de grandes unités de production agricole, qu’on qualifie de très modernes, hautement mécanisées, motorisées, qui emploient très largement du glyphosate sur du soja transgénique. Souvent, les propriétaires sont des gens qu’on qualifie d’absentéistes et qui confient leurs unités de production à des gérants avec un seul souci : le taux de profit, le taux de rentabilité interne. C’est donc le retour sur investissement qui est capital. Ce qui peut produire ce taux de profit, ce sont les systèmes très extensifs qui envoient la main-d’œuvre vers les bidonvilles, remplacent les gens par des machines ou des désherbants pour produire plus, non pas à l’hectare mais par journée de travail effective. On remplace le travail vivant par le travail mort. Il faut réhabiliter une agriculture paysanne qui peut tout à fait être performante et intensive, et intensément écologique : usage des rayons du soleil, usage intensif de l’azote de l’air... L’agriculture paysanne peut vraiment progresser à condition qu’elle ait cette capacité d’épargner et d’investir, d’où le besoin impératif pour les pays du Sud de protéger cette agriculture paysanne vivrière.



Et il faut donc impérativement stopper le libre échange concernant la production agricole ? 

Oui, l’une des conclusions est qu’il faut cesser de promouvoir le libre échange qui n’est d’ailleurs pas encore total mais qui est en négociation dans ce qu’on appelle le cycle de Doha, un mandat qui commence à dater de plus de 10 ans. Les négociations échouent d’ailleurs à cause de l’agriculture. Il commence à y avoir une prise de conscience pour un grand nombre de gouvernements. Il ne faut surtout pas que les produits vivriers deviennent des marchandises livrées sur le marché international mais autoriser les pays du Sud à constituer des marchés communs régionaux, à se protéger de l’importation de sucre, de poudre de lait, de céréales et même de viande un peu tout-venant comme les poulets Doux à bas prix, à se protéger par les droits de douanes.
Un peu comme l’Europe l’avait fait avec les droits de douanes au lendemain de la Seconde Guerre mondiale avec succès. L’Europe de l’Ouest était déficitaire et c’est grâce aux droits de douanes qu’elle s’est protégée des céréales des Etats-Unis et du beurre de Nouvelle-Zélande ! Une politique de prix rémunérateurs, stables et incitatifs avait permis de devenir autosuffisant et même excédentaire. Le drame c’est qu’en devenant excédentaire, on a bradé à vils prix, à des prix internationaux plus bas que ce qui rémunérait nos agriculteurs. On a fait du dumping et on a fait le plus grand tort aux pays pauvres.

On a compté sur le Sud pour écouler les surplus du Nord ? 

Oui, mais pas seulement. Dans un premier temps, nous bradions vers le bloc soviétique, en pleine guerre froide. Nous vendions des mottes de beurre et des céréales à vils prix. Ensuite, on a bradé vers les pays pauvres, au nom du fait qu’ils avaient faim et on s’est dit qu’on allait les nourrir. En fait, c’est complètement faux. On ne les a pas aidés à se nourrir parce que les producteurs là-bas, concurrencés par nos céréales, ont cessé d’en produire. Certains se sont mis à faire du café, du cacao. 
Vous connaissez la théorie du libre échange : se spécialiser selon des avantages comparatifs. Mais tous les agriculteurs s’étant mis à faire du café, du cacao, comme en Côte d’Ivoire, au Congo, en Angola, au Laos, au Vietnam, au Nicaragua, au Brésil, au Cameroun, en Malaisie, en Indonésie, en Colombie... on arrive à une surproduction de ces cultures de rente qui fait baisser les prix, à tel point qu’elles rémunèrent encore moins que le vivrier ! 
Et on a vu, pendant les émeutes de la faim en 2007-2008, que le pays où elles ont été le plus sévèrement réprimées fut le Cameroun, l’archétype du pays spécialisé dans le café et le cacao. 
Cette spécialisation selon les principes du libre échange n’a pas permis aux populations du Sud d’atteindre leur sécurité alimentaire. Il est faux de dire qu’avec les devises des cultures d’exportation, on dégage des revenus suffisants pour acheter les produits vivriers.



"Le vrai commerce équitable, c'est permettre enfin aux paysans du Sud de vendre leurs productions vivrières à leur juste prix."

Même au Nord, vous expliquez qu’il n’est pas bon non plus de se spécialiser dans telle ou telle autre agriculture. 

Je me suis effectivement réinterrogé sur notre propre culture excédentaire de produits de tout-venant. Algues vertes, nappes phréatiques et eaux de surfaces polluées par les nitrates ou les pesticides, pesticides sur les légumes, dioxyde dans le poulet, hormones dans la viande… Les impacts de la pollution sur la santé, cancers, troubles de la fertilité, maladies neurologiques…. Tout ça est dur à démontrer mais est modélisé par les nutritionnistes, les chimistes. Et pour des fœtus exposés, c’est bien des années plus tard que ça se manifeste par une prévalence accrue de telle ou telle maladie. Si l’espérance de vie s’est accrue en France et continue encore à augmenter, on voit qu’il n’en est plus de même aux Etats-Unis et même en France, on commence à découvrir chez les jeunes exposés aux pesticides, une prévalence accrue à ces maladies. 
Il est fort probable qu’une exposition aux pesticides baisse la statistique, dans les prochaines années, de notre espérance de vie. Evidemment, on ne peut pas attendre que les statistiques baissent ! On aurait bien mieux à faire en France que de faire cette agriculture démesurément spécialisée, des monocultures dans les régions céréalières ou l’excès d’élevage en Bretagne, dont nous payons tous les effets environnementaux : érosion des sols, pollution des sols, etc.

Marc Dufumier, Famine au Nord, Malbouffe au Sud, Nil Editions, 2012.


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